«Rien ne ressemble plus à des vies ratées que certaines réussites»
Julien Green
Il est évident que lorsque nous choisissons de ne pas accepter de vivre dans ce monde, la vie n’est pas simple. Elle devient un labyrinthe interminable où chaque mur est une muraille épaisse et indestructible, où à chaque intersection nous remettons en jeu le peu d’acquis gagnés en chemin et où la menace du Minotaure se fait dangereusement et inlassablement ressentir. Si nous refusons de réussir suivant l’échelle imposée par une façon de penser le succès, nous nous exposons à de fréquents échecs. Mais c’est bien là ce que nous recherchons. Echouer. Perdre. Être déclassé. Se retirer de la course. Et surtout, à quoi bon travailler au maintien d’un ordre qui ne tiendra de toute façon plus longtemps, accumulant ses paradoxes et contradictions. Ils préparent notre perte avec le consentement de ceux qui ont laissé faire de leur vie n’importe quoi et préfèrent se satisfaire du moins que rien pour conserver l’illusion d’une liberté dans la gestion et l’organisation de leurs vies.
Aussi, choisir et assumer de ne pas réussir selon leurs critères devient une opération dangereuse et périlleuse où toute décision doit être comptée, pesée et appréciée justement. Il n’y a pas de demi-mesure, car tout faux pas est sévèrement sanctionné. De même se rétracter est une preuve de faiblesse et d’incertitude, ce qui n’est aucunement pardonné par les sprinters du nouveau monde. Aller de l’avant ! telle est la devise de ceux qui ne regardent pas en arrière. Foncez ! nous crie l’armée des yuppies.
Déclarer que ce monde nous tue, qu’il nous déplait, nous ennuie, nous accable, c’est s’exposer aux railleries de ceux et celles qui n’ont que leurs bêtes certitudes, leur extrême arrogance pour aller dans la vie. Ceux-là même qui nous rétorquent que nous ne sommes que des pierres lancées au hasard par la main du Destin, et que peu importe la chute et l’endroit où nous nous fracassons, qu’il faut faire de toute façon avec. Ils n’auront d’autres arguments que leurs mensonges, leur ignorance et leur mauvaise foi, ainsi devant la vérité écrasante, ils seront encore là à nous insulter de naïfs, d’utopistes ou encore de rêveurs. Mais nous avons appris à faire fi de leur fatuité, et la dégénérescence dont ils sont atteints restera sur les berges poisseuses de leur déréliction. Nous ne seront pas contaminés, car nous nous sommes mis en quarantaine du vieux monde.
Être ce que l’on est n’est plus de mode, c’est dépassé. Il faut être ce qu’ils voudraient que l’on soit. Être ce que l’on fait. Être ce que l’on possède. Être la musique que l’on écoute. Être la star que l’on admire. Être le professeur que l’on vénère. Être le dieu que l’on croit. Être le fils de son père. Être le mari de sa femme. Être son meilleur ami. Être le père de son fils. Être sa voiture, sa maison, son chien, son job, son équipe de football, sa saucisse, son magazine, son patron. Être une donnée sur un tableau. Être une réussite dans leur monde.
Considérant ces exigences, je suis mort dans l’œuf. Je suis le mouton noir. Je suis le mauvais élève, le looser, l’éternel perdant, le has been, le laid, le trop gros, le trop grand, le trop lent, le trop maigre, l’homosexuel, le pauvre, l’immigré, le chômeur, le rêveur.
Échouer dans ce monde sera notre plus grand succès. Il ne s’agit pas seulement de refuser une récompense, faut-il encore ne pas la mériter. Quand bien même nous en recevrions une, nous agirions à l’instar des romains qui, après avoir accepté une distinction, crachaient sur leur toge afin d’éviter de succomber aux chants des sirènes de l’envie et de la forfanterie. La gloire est le deuil éclatant du bonheur.