La toxicomanie, cette mauvaise réputation…

Liminaires
La lecture contemporaine que l’opinion publique s’est forgée au sujet des toxicomanies procède de ce diffus avènement d’un individu supposé souverain et maître de ce qui le constitue (conception déjà avancée par Locke pour qui « lhomme est maître de lui-même, et propriétaire de sa propre personne et des actions et du travail de cette même personne ») Pour partielle et partiale que soit cette lecture, c’est là cependant la quintessence des représentations que notre société dite post-moderne a développée au sujet de ce qu’est ou devrait être l’Homme d’aujourd’hui. Ces représentations sont entre autres le fruit d’un basculement, non pas seulement philosophique, mais également des responsabilités publiques et privées permettant, devant une société se délitant chaque jour davantage, de blâmer « la victime » (2), seule responsable d’un malheur auquel désormais elle semble à sa manière participer.

Sous le règne du mérite ?
Après tout, l’on n’a jamais que ce que l’on mérite! affirme péremptoirement l’adage populaire. Aussi heurs et déconvenues n’échapperaient pas, en tout ou en partie, à la volition des personnes puisque trivialement vouloir serait pouvoir et que ceux qui n’ont rien sont précisément rangés au catalogue de ceux qui manqueraient… de volonté. Et cette logique, binaire au demeurant, s’appliquerait indistinctement à toutes activités humaines. C’est cependant avec davantage d’acuité et de sévérité qu’elle est plaquée sur ceux qui sont sont soumis à une forme de précarisation voire à une sorte d’exclusion sociale. Ainsi les sans-domiciles-fixes, chômeurs et autres démunis appartiendraient à cette cohorte de sans-grades ne devant pour l’essentiel ne s’en prendre… qu’à eux-mêmes. Du travail, l’on en trouve, tout autant que d’autres possibilités de s’insérer dans un tissu social plus soumis aux impératifs d’un individualisme matériel et à des héritages de classes que d’aucun n’ose le prétendre. C’est que dans notre société des individus pour reprendre l’expression de Elias, la liberté est une chance qui confronte à tout instant à la possibilité de se perdre (3). Cette perdition est cependant principalement imputable à la personne elle-même dans une société égalitariste où précisément le jeu est ouvert à tous et où justement tout le monde peut concourir et être classé selon son mérite (4). Tout déclassement social, toute disqualification voire toute stigmatisation s’évaluerait ainsi précisément à l’aune du mérite de chacun, alors qu’elle procède également et pour une bonne part du capital culturel, matériel, social et symbolique déterminant en partie une inégalité des chances (puisque également de classes) plus persistante qu’on ne le croit usuellement. Bien qu’il en a toujours été ainsi depuis que le monde est monde pensons-nous, selon certains auteurs avancent l’idée que cette inégalité caractériserait nos sociétés néolibérales dans la mesure où certains peuvent enfreindre les règles, tandis que d’autres n’en ont pas le droit. La modifications des règles étant et restant le privilège révolutionnaire du capital (culturel, matériel, social et symbolique). Tous les autres (en l’occurrence ceux qui sont dépourvus de ce capital) étant eux condamnés à l’observance des règles (5).

Image ou reflet ?
Dans l’espace social de nos sociétés occidentales, il est courant de constater que les dominés sont les moins aptes à pouvoir contrôler leur représentation d’eux-mêmes (6). Aussi et pour ce qui touche à la toxicomanie, nous pouvons constater que l’usager de drogues se voit investi d’une multiplicité de définition de lui-même (les siennes autant que celles d’autrui) et voit sans cesse son sort lié à la prééminence de l’une ou de l’autre de ces définitions (7). Cette définition est toutefois en général suffisamment martelée pour qu’on ne l’interroge plus et passe pour une vérité presque irrécusable. Ainsi et pour exemple dans notre société du spectacle, il appert plus important de présenter des saisies de drogues tout aussi inutiles que médiatiques que les dégâts d’un prohibitionnisme concourant à mépriser la question de santé publique pourtant si souvent invoquée. Aucune instance officielle (étatique, européenne voire mondiale) actuellement, en renvoyant l’offre comme la demande à l’illégalité la plus complète, ne peut prétendre contrôler la qualité des substances du marché (ce qui serait précisément une question de santé publique) tout en endiguant le commerce des drogues, sa consommation comme ses phénomènes connexes. Mais passons.

Si la toxicomanie est multiforme (La toxicomanie étant un construct générique recouvrant un spectre des pratiques, à des personnes, des produits, des contextes, etc. souvent elles-mêmes forts diversifiés et donc extrêmement larges), Le toxicomane existe bel et bien en l’esprit du grand public. Il prend les traits du raté, dégradé physiquement, en total rupture sur le plan relationnel et affectif, car prêt à tout, et donc désocialisé de la masse des actifs et du « bon peuple ». Archétype, certes, mais qui est pour une large part figé et concourt à instiller précisément dans les têtes que les malheurs venus ont bien été cherchés par la personne elle-même. Les rechutes sont là pour en attester (donnant l’impression de préférer cette « misère des drogues » que peut être la toxicomanie à la vie active). C’est ce qui fait cette mauvaise réputation tenace et délétère concourant à mettre au ban les personnes toxicomanes. Car le vice ici n’est pas loin, et il se conjugue éventuellement et dans le meilleur des cas à celui de « maladie ». Outre les raisons absconses pouvant conduire tout un chacun à consommer certaines substances ; aussi incohérentes ces raisons puissent paraître (8), la toxicomanie apparaît à beaucoup comme étant précisément ce mal non pas arrivant par inadvertance mais par une répétition de prise exigeant la participation active de la personne, autrement dit par un ensemble d’actions volontaires. Quelle pitié pourrait alors susciter ce type d’individus ? quelle compassion en comparaison de l’enfant affecté d’un cancer ? Symbole d’une innocence touchée par une sorte de mauvais sort et par l’implacabilité de la vie.

En guise de conclusion
Trouvant dans un plaisir (ou un refuge) l’enfer d’un prison toujours plus étroite (lorsque la consommation se fait incontrôlée et génère des problèmes connexes) la personne toxicomane n’aurait jamais que ce qu’elle mérite. Pourquoi donc faudrait-il s’en émouvoir. Peut-être précisément parce que la confirmation sociale de l’individu passe par le respect qui lui est dû (9). Par la reconnaissance que se perdre par liberté (de consommer ou non) n’est pas un crime car être un individu, c’est effectivement être défini par le double sceau incompressible de la souveraineté sur soi (et non pas du contrôle absolu sur sa personne comme le suggérerait l’avènement de l’Homme des sociétés post-modernes) et de la séparation d’avec les autres (10). Ce qui permettrait de nuancer ou battre en brèche cette mauvaise réputation qu’on lui accole, encore et toujours.

Grégory Lambrette

2) Bourdieu P., Contre-feux, Paris, Ed. Raisons d’Agir, 1998, p.15.

3) Le Breton D., Conduites à risques, Paris, P.U.F., 2002, p.18.

4) Castel R., Haroches C., Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi, Paris, Fayard, 2001, p. 93.

5) Beck U., Pouvoir et contre-pouvoir à l”heure de la mondialisation, Paris, Flammarion, 2003, p. 32.

6) Champagne P., La vision médiatique, in : La misère du monde, Paris, Seuil, 1993, 95-123.

7) Devresse M-S., Usagers de drogues et justice pénale, Bruxelles, De Boeck & Larcier, 2006, p.62.

8) La sociologie, comme d’autres disciplines du reste, postule “qu’il y a, dans ce que font les agents, une raison qu’il s’agit de trouver, et qui permette de rendre raison, de transformer une série de conduites apparemment incohérente, arbitraire, en série cohérente, en quelque chose que l’on peut comprendre à partir d’un principe unique ou d’un ensemble cohérent de principe” (Bourdieu P., Raisons pratiques, Paris, Seuil, 1994, p.150.).

9) Martucceli D., Grammaires de l’individu, Paris, Gallimard, 2002, p.241.

10) Ibidem, p.43.

Filed under: Queesch Nr. 17 — Tags: — Queesch - March 15, 2007 10:41 pm

Trenner

No Comments

No comments yet.

RSS feed for comments on this post.

Sorry, the comment form is closed at this time.